Vrins.be, descendance de Geneviève Lemaître et Albert Vrins

Histoires de famille

Portait de Papa

Son côté "artiste" ...

À l’instar des grands, Papa a connu ses périodes. Il y eu celle des vitraux : ni plomb, ni verre, mais le carton noir et le papier mica. La grande table de la salle à manger était réquisitionnée pour de belles soirées de dessins, découpes, couleurs.

Puis il y eu le jardin. Ce golf miniature dont les voisins reçurent de nos cannes plusieurs balles et les fruits d’un prunier, d’un abricotier ou d’un pommier,... La pièce d’eau : ruissellement dans trois bacs successifs pour ensuite alimenter un bassin que l’on pouvait traverser en trois pas. Image si chère que ces nénuphars, et ces poissons rouges dont plusieurs d’entre eux étrangement disparurent : une organisation secrète tirait de cette affaire quelques douteux profits.

La peinture vint dans les années ’50. D’abord pour nous émerveiller, les décors pour le théâtre de marionnettes : ingénieux systèmes pour éclairer le salon de Moulinsart ou simuler de houleuses traversées maritimes. La chose devint plus académique lorsque Papa revint un chevalet à la main. À côté des seringues, pinces et bistouris fleurirent brosses, couteaux et tubes tandis que la bonne odeur de térébenthine s’échappait du bureau. En voyant sortir les clients de son cabinet, je ne sus pas toujours si leur sourire venait d’un remède prometteur ou d’une toile encore fraîche qu’ils tenaient sous le bras. Il révéla très tôt de grandes aptitudes en sculpture. La captivité lui donna le temps pour se perfectionner, transformant cuillères et fourchettes en de précieuses gouges pour polir quelques beaux bas-reliefs.

L’écriture ne fut pas en reste. Tour à tour poète, dramaturge et romancier, Papa fut tout autant prolifique, laissant apparaître de lui des aspects plus secrets. Muse nostalgie fut sa compagne en vers. Ainsi, expédiées par pudeur dans nos internats, ces lignes que nos yeux trop sensibles parcouraient à la hâte : parlant du fameux train électrique,...

C’était un Lionel. Deux splendides locos Dont chacune pesait passé ses deux kilos. La plus grosse sifflait et, dans la cheminée, L’autre avait un tampon qui fondait en fumée.

Vaste était le réseau. Pour boucler le circuit J’avais percé les murs de deux profonds pertuis Façonnés en tunnels reliant deux soupentes. Car les voies serpentaient là-haut sous la charpente.

Une gare, une usine et nombre de chalets, Un grand quai, des jardins et un petit bosquet Se trouvaient réunis par deux ponts métalliques Dans un scintillement d’ampoules électriques.

J’oubliais de vous dire, et c’est plutôt gênant, Que le train déraillait souvent dans les tournants Et comme la lumière était mise en série, Qu’une ampoule claquât,... Fini la féérie. Sur les planches se succédaient farces, astuces et quelques pirouettes. De ses expertises il tira parti pour rédiger aussi quelques enquêtes policières. Et le cinéma, la grandeur du 16 mm, puis le parlant du 8 et du super 8. Nos vacances se rythmaient aux tournages de séquences dont le résultat importait moins que les moyens inventifs pour y parvenir : des titres superposés sur nos visages cuits au « kobolt » incandescent, des blocs de houilles simulant des catastrophes minières, panneaux et transparents sur glissières motorisées qui réduisaient considérablement notre arsenal en Lego ou jeux de mécano, jusqu’à l’usage d’un engin relevant autant du 7e art que d’un mobile d’avant-garde : le dénommé « Zizigugu », un chariot réunissant siège, pied de caméra, câbles, perches, connexions électriques,... Sa présentation au garage fut solennelle, tandis que Maman, dans la pièce voisine, s’inquiétait de ne pas retrouver son précieux tabouret. Papa est un as de la transformation. L’objet qu’il repère n’est jamais vu pour ce qu’il est, mais bien pour ce qu’il peut en faire. Prenez garde à laisser traîner quelque chose, Papa vous l’assimile en accessoires, maquettes ou autres étagères,...

J’étais donc attiré pour découvrir de nouvelles inventions. Je garde en mémoire ces travaux mettant la maison en chantier permanent, ces abondants croquis ébauchés à la hâte, tant se pressent les idées : un meuble sur roulettes pour cacher des dossiers, des chenets laissant croire un âtre rénové, un banc de communion converti en cache-radiateur,... Jusqu’à ce protecteur de colonne pour réduire dans la mine de trop fatales blessures.

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Poésies d’Albert Vrins
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Plus sur Papa ...


Maman,...

La famille avant tout.

Naturellement inscrite sur son poignet gauche, cette fine tache de sang représentant l’Angleterre, là où naquit Maman en pleine « sale guerre ». Pas de quoi vivre l’enfance : de retour au pays, Geneviève vit partir un père vers la France, et mourir une mère esseulée.

Assurer avec Aline, l’aînée, la garde de ses cinq sœur et frères et des études d’infirmière à réussir pour garantir celles des plus jeunes,... Une santé fragile aussi, qu’il fallait surveiller, jusqu’aux nouveaux jours sombres dictés par les armées allemandes. Je ne saurai que trop peu de cette jeunesse, tant Maman resta discrète, nous épargnant d’un secret planté dans le cœur, ces temps à penser aux autres sans en prendre pour soi.

Maman rencontre Papa à la fin de la seconde guerre. De retour des noces jugés durement parfois, ils s’installent à Montignies, rue le l’Espérance, comme pour s’en faire loi. Deux maisons soudées d’une seule façade voient la naissance de Pierre, André, Françoise, la Maternité pour Michel. Jours heureux à me laisser voir Maman et ses dames de ménage, logées à la maison : fidèles et chaleureuses Paulette, Lucia,... Cuisines encombrées pour les grands repas côté grande salle à manger, avec argenterie et Val Saint-Lambert, files à linge sans cesse recouverts aux lendemains de nos hikes ou autres chasses aux pommes,... Mais l’essentiel, Maman le destine à orchestrer la profession de Papa : rendez-vous, préparations d’intervention, classements d’expertises, rédaction du courrier,... Peu de temps aux loisirs : soirée bridges et Gala Carsinty.

Les souvenirs intenses se vivent en vacances. Maman sort guides et cartes, dresse l’itinéraire. Eprave, Le Coq, puis Finhaut, Bardolino, Courmayeur, Villeneuve Loubet, lieux mythiques pour nous dorer cette femme si douce, enfin décontractée, cheveux à peine retenus d’un foulard au vent. Noël aussi, avec la fantaisie de quelques chapeaux, avant le cougnou et le vin chaud.

Mais les soucis de parents, maladie de l’un, l’œil de Pierre à opérer à Gand, nos chahuts ,... Et nos deux parents de suivre nos chemins d’écoles, à Charleroi, puis à Godinne, au Val Notre-Dame. Maman met en fête nos retours en famille, à nous décorer nos chambres, à nous dresser grandes tables, et quelques surprises d’autant plus belles qu’elles se font discrètes. Doucement hors des murs par nos études, nous la voyons trouver la maison trop grande et l’aide moins généreuse : Maman se lasse des tâches trop nombreuses et réclame l’appartement,...

Cancer du larynx pour de trop forts rayons reçus dans sa jeunesse, mais peut-être aussi les mots retenus du manque dans cette enfance. Maman en sort guérie. Mais le mal revient quelques mois plus tard, à l’estomac cette fois. Elle me dit sa « chance de pouvoir faire valises », et de laisser enfin se dire des souvenirs cachés, le plaisir d’une vague posée au retour d’une demi-sœur et de trois demi-frères.

Je la revois, quelques semaines avant son départ, poser son visage mince sur mon épaule, à me confier sa paix, face au pêle-mêle des petits enfants, et quantité de billets, recommandations de moins en moins lisibles,...

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Rue de l’Espérance, 41

Avec nos yeux d’enfants...

La grille toujours verte, entrouverte,... La porte chêne claire donne ce grand vestibule, pierres noires et blanches, long tapis pour feutrer les pas. A droite le bureau, à gauche le salon, pièces à respecter dans le silence des invitations, la nécessaire concentration, le sérieux des bulletins à signer. Plus loin, les lieux de devoirs, de scrabble, de repas,...

Maman bénéficia très tôt d’une cuisine équipée, meubles métal blancs et passe-plats ; la cuisinière et ses annexes sur rails pour dissimuler l’accès d’une cave chaudière. Madame Aline venait le dimanche aider à la vaiselle et aux rangements, lorsque le repas était plus officiel, à la grande salle à manger,...

La petite confinait le coin des petits déjeuners, soignés le dimanche, et le secrétaire de Maman, rempli de petits papiers et des carnets de compte. Un Gaugain de Papa dans la fausse fenêtre. Grande vitre sur le jardin, face aux rhodos, à la balançoire sous le pleureur. Sur la cheminée, les dernières photos de famille, une lettre d’un frère en Afrique,... Et devant, sous la flambée, les récits épiques de Papa en captivité.

Un grand vestiaire conduisait au jardin, lieu de nos quatre cents coups,... Mémorables batailles de pommes et d’abricots finissants, avec comme défense des couvercles poubelle. La brouette transformée en locomotive incandescente lorsque nous ramassions les feuilles, tirs aux clous sur quelques chats chapardeurs, cloches dans le cerisier (et ficelle dans le trou de serrure de la porte cuisine, nous derrière, aux aguets) pour protéger nos trop maigres récoltes,... Un jardin toujours entretenu, ravi des couleurs d’hortensias, d’azalées et de rhodos, la légèreté d’un tamaris, la rudesse du noyer,... Chacun y avait sa pelouse séparée d’un long chemin en gravier, pour solenniser les joyeuses entrées festives, le drapeau flottant au mat. Je revois ces repas sous les feuillages généreux, ces parties de ping-pong, de croquet, de minigolf : huit pistes savamment réparties. La cannes servirent davantage qu’à frapper la balle,... La nuit, les feux de bingales pour faire de ces lieux un plateau Hollywood.

Sous les intempéries, le grenier prolongeait nos activités. Françoise y avait son commerce, avec vitrine, caisse enregistreuse ; Pierre, André, et moi, un local scout. Fresques sorties de nos vacances pour égayer l’entracte des projections dias, et ces soirées marionnettes, de magnifiques décors autour des aventures de Tintin. Le clou, ce circuit Lionel qui traversait murs et sous-pentes. La loco crachait sa fumée sous montagnes plâtre et chalets éclairés, quelques signaux, et derrière, les wagons acquis par quelques belles cartes d’école,... J’entends muser Françoise pour le petit François dans sa poussette, les homélies de mon grand frère, les montages d’André "en studio", et Maman qui appelle sans que nous en prenions conscience,...

La chambre des parents logeait l’écrin des souvenirs, le sourire triste de notre Grand-Maman maternelle, les portaits semés pêle-mêle sur la soie rose. A l’autre bout côté rue, Françoise : une grande pièce, un coin toilette, et la chambre à fleurs, pour le bureau, les poupées. Pierre, à l’entrée du jardin, plongé dans ses collections de timbres. André et moi étions à l’arrière. Une chambre bleue pour lui, les radiateurs enfouis dans le sol ; le corridor pour ranger ses dias ; une brune pour moi réfugié dans l’encre de chine et l’astronautique. Au coeur de l’étage, ce vaste palier aux quelques planches grinçantes pour dénoncer les intrusions.

Les domaines sérieux, graves parfois lorsqu’un bulletin était à signer,... Traversée d’une fresque couleur Delf, la grande salle à manger a vu les interminables repas de nos baptèmes, communions,... Un âtre de pierre encadrait un zodiaque de Papa, encore lui, tandis que la lumière dansait du reflet de la pièce d’eau dans la loggia. Maman y faisait ses mots croisés, Papa, l’esquisse de quelques projets nouveaux devant son café lait-sucre,... Au salon, c’était les confidences d’une tante, quelques blagues au sortir d’une expertise, et la flambée de Noël. Un meuble intriguait mon enfance, le secrétaire d’ébène acquis par Maman dans un partage courte-paille ; derrière le scribant finement incrusté se cachaient des secrets en tiroirs, qui mirent des années à dire leur regret.

Dans son bureau, Papa siégeait en président, devant un vitrail taillé de ses mains. Energique devant sa machine à écrire et les papiers carbonne, l’écriture jaillissait, faisait trembler parfois. Sous les dossiers aussi des idées moins sérieuses, montages électriques ou autres maquettes que l’encoignure cachait des regards de Maman. Et plus loin, l’établi du garage, colle et ponceuse, vite, entre deux clients.

On disait "garage", mais c’était bien davantage. Une salle de projection, avec appliques, lambris, tentures, habitacle pour l’opérateur,... Une trappe conduisait au local de montage : nos légos et mécanos transformés en travelings ou électrolises pour titres et fondus enchaînés,...


De vieilles photos...

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